Le multiculturalisme musical

© David Lenfan
Entretien avec Yvan Talbot
Le Centre National de Création et de Diffusion Culturelle (CNCDC) Châteauvallon a accueilli en résidence, El Fassa Club, un projet porté par deux percussionnistes de la banlieue parisienne, Yvan Talbot et Sébastien Fauqué. Ces deux artistes sont passionnés par les cultures africaines et des Caraïbes. Après une longue immersion aux sources de ces « musiques blacks », le groupe, avec la complicité du bassiste et compositeur électronique, Allan « Baboon » Houdayer, a décidé de retourner vers les musiques urbaines. Dans le cadre de la résidence à Châteauvallon, El Fassa Club est intervenu, dans des lycées, des foyers et des résidences sociales de l’aire toulonnaise.
Entretien avec Yvan Talbot sur ce projet qui fait le lien entre la culture des pays dits en développement et celle des populations issues de l’immigration.
Yvan Talbot : Ce projet est itinérant et interactif. Ce que nous avons vécu sur l’agglomération toulonnaise et en création à Châteauvallon prolonge une expérience qui a débuté il y a 16 ans. Nous avons traversé les Caraïbes et l’Afrique de l’Ouest et enregistré des musiques au Mali, au Burkina Faso, en Guinée, au Congo, à Cuba… Nous rapportons aussi bien les musiques, que les voix et même les bruits de la nature. Il ne manque que les odeurs. A chaque fois nous restituons ces sources sonores dans un autre contexte en les faisant évoluer.
Comment passe-t-on d’un univers à l’autre ?
Y. T. : Nous interprétons toujours nos morceaux devant des gens pour avoir un retour direct sur la création musicale. Par exemple, les réactions dans les foyers toulonnais nous ont amenés à créer deux nouveaux morceaux acoustiques. L’intérêt de ces publics nous inspire pour créer d’autres musiques. C’est passionnant de voir le jeune public réagir à l’universalité des musiques traditionnelles. Ils perçoivent la modernité de cette tribalité.
La phonétique est également très importante, car elle détermine le sens. A Cuba, nous avons pu interpréter des chants d’Angola que la diaspora, issue de l’esclavage, connaissait. Et quand nous jouons ces chants avec nos accents européens devant des maghrébins, ils ont l’impression de redécouvrir des mots. Si j’interprète des chants séculaires maliens, les marocains ou les algériens retrouvent des termes dont ils ignoraient la signification. Il m’arrive ainsi de redonner des significations à certains mots parce que j’en connais la source. En changeant juste de tonalité, on arrive à détourner un chant et à l’arabiser. Il est intéressant de transférer les différents vécus culturels dans d’autres contextes et de rebondir ainsi. La mémoire des gens fait le lien. Elle révèle les similitudes. On touche alors à quelque chose d’universel.
L’instrumentarium est à la fois traditionnel et contemporain ?
Y. T. : Dans nos prestations scéniques, nous utilisons un large panel d’instruments traditionnels : des kalimbas, pianos à pouce, qui proviennent du Mozambique ou de Kinshasa. Nous jouons aussi avec des bolons, instruments très anciens qui sont utilisés dans tout l’empire du Mandé. Nous avons également des luths « Kondé » de l’ethnie du Bissa dans le sud du Burkina Faso.… Nous nous appuyons aussi sur des percussions : congas, combos, panderos brésiliens, bougarabous de Casamance, sourdos… Plus une batterie complète, un synthétiseur et deux machines électroniques. L’ordinateur apporte tout ce que l’on ne peut pas transporter : les voix, les ambiances, les paysages sonores. Il est aussi garant de la tenue harmonique.
Cette approche est résolument multiculturelle ?
Y. T. : J’ai grandi en banlieue parisienne au milieu d’une population issue de l’Europe de l’Est, de l’Afrique, du Maghreb… Ce multiculturalisme était évident pour moi. C’est en prenant de la distance que j’ai pris conscience que cette richesse. Si je n’avais pas côtoyé toutes ces cultures, je n’aurai jamais joué de percussions. Je n’aurai pas dansé non plus. Je ne me serais pas imprégné de toute cette culture du corps… Dans ces sociétés, les gens réagissent énormément avec leurs corps.
La danse est d’ailleurs intégrée à votre spectacle ?
Y. T. : Deux danseurs participent en effet au projet. Ils assument le rôle des narrateurs. Je leur ai demandé de ne pas danser tout à fait dans leur registre habituel, mais de revenir à la source de leurs mouvements. Eux aussi ont fait un voyage corporel pour tenter de retrouver l’origine de leur gestuelle.
Vous puisez donc votre inspiration dans un aller retour entre des pays dits en développement et des populations qui, ici, sont identifiées comme « en difficulté ».
Y. T. : Je retire de ces échanges une énorme humanité. Le point commun est là . Je suis toujours face à une incroyable franchise. La communication ne passe pas que par les mots. Les regards parlent énormément. Lors de nos interventions, nous sommes face à une qualité d’observation de la nature humaine très déconcertante pour nous qui sommes arqueboutés sur des modèles comportementaux assez artificiels. Il est fascinant de se déplacer ainsi. Châteauvallon mène une politique volontariste qui consiste à aller vers les gens. Et c’est essentiel. Ce n’est pas en regardant la télévision que les enfants comprendront qu’ils sont citoyens du monde.
Je me retrouve aussi dans la notion d’exil. Je ne suis pas seulement observateur d’une population immigrée. Quand je voyage, je suis moi-même migrant. Et c’est très formateur.
Propos recueillis par Fred Kahn
La résidence d’El Fassa Club s’est déroulée, à Châteauvallon du 24 novembre au 10 décembre 2008. Le groupe est intervenu au Lycée Beaussier de La Seyne sur Mer, dans les Résidences ADOMA de l’aire toulonnaise et au COSEC de Sainte-Musse.
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